zygmunt-photo

 

Lectrice et Lecteur, si vous n’avez pas encore pénétré l’univers de roman noir de Zygmunt, que j’ai eu le plaisir de rencontrer personnellement trois fois, en lien avec ses deux précédents opus parus chez Mirobole Éditions : Les impliqués et Un fond de vérité, je vous invite ardemment à suivre cette invitation et à rejoindre le travail méthodique de l’auteur, qui associe toujours réalités policières et réflexions sociétales, sur la Pologne actuelle notamment, si souvent complexe à saisir et cerner.

On retrouve son héros, le procureur Teodore Szacki, que nous avions repéré avec une vie sentimentale un peu en berne avec son épouse Weronika à Varsovie en ses premières aventures, puis séparé et ayant accepté un transfert géographique pour la suite de son parcours, et ici avec une nouvelle compagne Zenia et la présence nouvelle de sa fille, Hela, en son nouveau lieu de mutation professionnelle : Olsztyn, en Varmie, province Polonaise qui a connu plusieurs occupations et notamment une présence Prussienne et Allemande majeure, conférant aux autres Polonais qui n’en sont pas issus, une certaine condescendance pour les Varmiens et peut-être même une suspicion de leur réel patriotisme…

Le procureur se doit de résoudre une énigme délicate avec la présence d’os parfaitement identifiables, sans lambeau de chair accroché, que les analyses scientifiques attribuent pourtant à des personnes disparues récemment ; or sans morbidité, les os ne peuvent se séparer de la chair sans un temps suffisant, la réalité vécue semble donc échapper à toute rationalité.

Le procureur semble apprécié en ses nouvelles fonctions et sur sa nouvelle circonscription territoriale ; il est même invité par un Lycée pour évoquer son métier et récompenser une dissertation d’une élève, qui a réfléchi sur les actions judiciaires : on lui demanderait même d’être le porte-parole du parquet local, car son profil de communicant avec la presse apparaît pertinent, même si Teodore déteste paraître en public, ce qu’il assimile à une perte de temps et de liberté de mouvement.

La disparition inquiétante d’un responsable d’agence de voyages, dont l’épouse avait l’habitude de départs fréquents sans explication particulière et dont l’associée reconnaissait la compétence sans se mêler de ses activités, constitue la première salve d’enquêtes.

La relation d’un couple avec un enfant, qui semblerait exemplaire avec la bonne situation pour le mari, le cottage coquet familial et un amour exposé, sent pourtant le soufre et menace de voler en éclat, surtout depuis que le mari envisage un nouvel enfant ; cette situation toute personnelle devient inquiétante quand on retrouve l’épouse ensanglantée et son enfant éperdu.

La venue d’une jeune femme au parquet, qui n’a pas été prise suffisamment au sérieux par Teodore, et que son adjoint identifie comme une alerte réelle sur de possibles violences conjugales et qui envisage de porter plainte contre son supérieur pour « non-assistance » à personne en danger, situe la ville comme un lieu où tensions personnelles et réalité criminelle peuvent s’enchevêtrer en multiples ressorts.

La permanence d’os retrouvés et épurés de la même manière, à différents endroits de la ville, pour à la fois « éparpiller façon puzzle » des morceaux de cadavre et disséminer des preuves et indices, pour mettre police et justice au défi, contribuent aussi à mobiliser  « les petites cellules grises » du procureur, en l’amenant à analyser, avec méthode et minutie, toutes les hypothèses qui l’animent et qui s’interpénètrent.

On retrouve ainsi tous les ingrédients chers à Zygmunt :

  • un procureur au travail inlassable, chercheur de vérité, qui utilise toutes les ressources qui s’offrent à lui, y compris en provenance de techniques jugées peu fiables, comme celles s’attachant à l’explication de comportements complexes,
  • un procureur agacé par les pesanteurs de son administration, comme au faux-semblant, où l’on refuse d’avancer par peur des contraintes et surtout d’affronter les convenances,
  • une équipe judiciaire de travail, en appui parfois du procureur, mais qui le laisse aussi en solitude en ses affrontements et analyses,
  • une capacité mordante à relever les errements du passé historique, les habitudes des territoires ancrés, façonnés avec les années d’occupation et de plomb de la guerre froide et qui, alors qu’une nouvelle liberté s’offrait, s’engouffrent, aujourd’hui, en un conservatisme absolu et sans égard pour la différence.

Le procureur se placera encore plus en première ligne, en ce roman, et vie personnelle et professionnelle s’entremêleront, à satiété, pour à la fois relever un suspense encore plus intrépide et démontrer que tout professionnel judiciaire est livré à ses propres fêlures et ses limites et qu’il reste d’abord un humain, avec des choix, qui ne sont pas toujours affirmés ou qui peuvent être souvent critiqués ou mis en question.

On termine ce fort livre avec trois fortes impressions :

  • l’assurance du talent littéraire de Zygmunt qui allie en permanence roman noir puissant, maîtrisé, avec une volonté ciselée et sans concession de parler de ses contemporains, de leurs lâchetés, insuffisances, non remises en question et fatalismes,
  • la capacité de l’auteur à dresser une situation policière et judiciaire compliquée, avec une aisance majeure, puisée en rencontrant les spécialistes de la police scientifique,
  • et la description, toujours en humour vif, de notre actualité mondiale, par ses soins, placée avec les yeux d’un Polonais, citoyen éclairé, qui illustre en Varmie un condensé des fractures que l’on repère fortement actuellement: repli sur soi, individualisme et incommunicabilité.

Un livre percutant, convaincant, à savourer comme un roman noir de densité, qui tient en haleine et qui pose des questions dérangeantes sur le fonctionnement des institutions publiques, sur le poids de l’histoire et surtout sur les non-dits familiaux ou les secrets enfouis, qui peuvent souvent être préludes à des luttes sans merci et même terrifiantes.

Éric

Blog Débredinages

La rage

Zygmunt Miloszewski

Traduit magistralement du polonais par Kamil Barbarski

Fleuve Noir Éditions

21.90€