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Lectrice et Lecteur, quelle chance ai-je d’avoir comme entremetteur de découverte, mon vénéré ami, Yves, blogueur impénitent et talentueux, que vous pouvez apprécier sur son blog indépassable Lyvres.

Il m’a en effet offert  (merci à lui, comme à son épouse Delphine) un livre magnifique d’un auteur Québécois, que je ne connaissais pas, Jean-François Beauchemin, dont j’entame depuis l’analyse des œuvres complètes, ayant depuis août des liens encore plus particuliers avec La Belle Province, avec mon dernier fils qui y termine ses études, à Montréal, et que je viens de saluer pour les fêtes de l’action de grâce (sorte de journées mixtes entre notre « premier mai » et le thanksgiving Américain).

J’aime le style et particulièrement celui qui se veut différent, incisif, poétique, flamboyant, bref qui s’inscrit dans la petite musique Célinienne, où l’on préfère déclamer que s’exprimer, où l’on désire tonitruer, avec les « tripes sur la table » plutôt que de s’arrêter à raconter simplement une histoire.

Le narrateur s’affiche comme un adolescent, orphelin de mère depuis sa naissance.

On apprendra qu’il répond, comme son père, du nom de Courge, mais cette exclamation n’est affectée que pour les villageois du secteur, puisque Père et Fils vivent en reclus, en extérieur et en pleine forêt, ils n’ont pas d’identité assurée et assumée.

Le jeune vit avec son père, être rustre et difficile, isolé volontaire en forêt, asocial clinquant et qui n’a pu reprendre le chemin de la vie, après la douleur de l’incendie de sa ferme où il perdit ses parents et la mort en couche de sa femme.

Son fils doit lui obéir séance tenante, sinon il sera sévèrement châtié, y compris par l’utilisation de la violence et il devra s’adapter aux conditions de vie extérieure, sans toit et en errance, sinon il lui en coûtera.

Le fils s’isole et retrouve régulièrement le lieu où sa défunte mère a été déposée, ni vraiment une sépulture, ni vraiment un lieu sans référence familiale sacrée et il se confie, par la force des esprits, à celle qu’il n’a pas connue, pour qu’elle lui donne de la force et essaie de l’éclaircir sur le cheminement complexe de son père, taciturne, autarcique, désemparé, hautain, forcément malheureux et le jeune s’interroge pour savoir s’il est ou non aimé !

Le narrateur s’adresse par ellipses aux juges d’un tribunal, car l’on apprendra qu’il se doit d’avouer et de confier son âme, puisqu’il a commis un acte irréparable, même si sa réalité de quasi enfant sauvage doit nécessairement être prise en compte, en son parcours funeste.

Le seul moment de douceur de ce court et intense roman prendra place lorsque le narrateur rencontrera une jeune femme au village, alors qu’il cherche du secours pour son père accidenté en forêt.

Cette jeune femme, il l’a observée avec délicatesse et il ne cessera de l’avoir en représentation inspirée, en tête, ce qui lui permettra de savoir que la vie peut ne pas se résumer à la contrainte, la fatigue, l’obligation de suivre les consignes de son père, sans pouvoir apprécier un quelconque libre arbitre.

Si vous aimez les histoires qui se terminent bien, en un naturalisme de bon aloi, passez votre chemin, ce roman décrit le réel dans toute son acception cruelle et positionne les inhumanités ; il parle des incommunicabilités et de leurs désespérances qui conduisent vers les néants, terreurs et qui froidement peuvent déboucher sur des actes insensés.

Mais ce livre vaut votre détour de lecture car s’il est sans concession, il garde un fond d’optimisme car la justice peut se placer sur les chemins de la transcendance et parce que l’auteur plaide pour une écoute universelle de la différence, pour que nos relations sociales ne fuient pas le regard de celles et ceux qui errent et se sentent oubliés, il suggère que l’on tende la main et pas que l’on tombe dans les jugements de valeur péremptoires pour jauger les autres avec le sentiment de notre supposée supériorité acquise.

Ce livre est surtout un morceau de bravoure du style, avec un Québécois inspiré en langue, et des formules saisissantes, émouvantes, romantiques et délicates.

Malgré les terreurs et les abominations, le narrateur s’exprime posément, avec naturel et tonicité.

Je vous en livre quelques bribes éparses, mais fortement enjouées et qualitatives, messages du narrateur fils au lecteur, parlant de son père: « malgré qu’il fût gorgé d’entendement… Père goûtait une existence coite… ; ses jambes étaient équivalentes de cuissots de rossinant par musclure…, il restait souvent la lippe close,  il ronflait par accalmettes… et me faisait avaler à du tord bedain en m’extrayant du roupil dès l’aube… ».

On croirait lire du Rabelais !

Un livre remarquable par sa densité, sa concision et son écriture qui montre que le Québécois est d’abord une vraie langue et pas qu’un ersatz de francophonie.

Un vrai coup de cœur personnel !

Éric

Blog Débredinages

Le Jour des corneilles

Jean-François Beauchemin

Libretto

Et je reviendrai souvent, pour parler de cet auteur, en ce blog !

Photo du port de Montréal, avec les couleurs automnales, copyright personnel