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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

novembre 2016

La rage de Zygmunt Miloszewski

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Lectrice et Lecteur, si vous n’avez pas encore pénétré l’univers de roman noir de Zygmunt, que j’ai eu le plaisir de rencontrer personnellement trois fois, en lien avec ses deux précédents opus parus chez Mirobole Éditions : Les impliqués et Un fond de vérité, je vous invite ardemment à suivre cette invitation et à rejoindre le travail méthodique de l’auteur, qui associe toujours réalités policières et réflexions sociétales, sur la Pologne actuelle notamment, si souvent complexe à saisir et cerner.

On retrouve son héros, le procureur Teodore Szacki, que nous avions repéré avec une vie sentimentale un peu en berne avec son épouse Weronika à Varsovie en ses premières aventures, puis séparé et ayant accepté un transfert géographique pour la suite de son parcours, et ici avec une nouvelle compagne Zenia et la présence nouvelle de sa fille, Hela, en son nouveau lieu de mutation professionnelle : Olsztyn, en Varmie, province Polonaise qui a connu plusieurs occupations et notamment une présence Prussienne et Allemande majeure, conférant aux autres Polonais qui n’en sont pas issus, une certaine condescendance pour les Varmiens et peut-être même une suspicion de leur réel patriotisme…

Le procureur se doit de résoudre une énigme délicate avec la présence d’os parfaitement identifiables, sans lambeau de chair accroché, que les analyses scientifiques attribuent pourtant à des personnes disparues récemment ; or sans morbidité, les os ne peuvent se séparer de la chair sans un temps suffisant, la réalité vécue semble donc échapper à toute rationalité.

Le procureur semble apprécié en ses nouvelles fonctions et sur sa nouvelle circonscription territoriale ; il est même invité par un Lycée pour évoquer son métier et récompenser une dissertation d’une élève, qui a réfléchi sur les actions judiciaires : on lui demanderait même d’être le porte-parole du parquet local, car son profil de communicant avec la presse apparaît pertinent, même si Teodore déteste paraître en public, ce qu’il assimile à une perte de temps et de liberté de mouvement.

La disparition inquiétante d’un responsable d’agence de voyages, dont l’épouse avait l’habitude de départs fréquents sans explication particulière et dont l’associée reconnaissait la compétence sans se mêler de ses activités, constitue la première salve d’enquêtes.

La relation d’un couple avec un enfant, qui semblerait exemplaire avec la bonne situation pour le mari, le cottage coquet familial et un amour exposé, sent pourtant le soufre et menace de voler en éclat, surtout depuis que le mari envisage un nouvel enfant ; cette situation toute personnelle devient inquiétante quand on retrouve l’épouse ensanglantée et son enfant éperdu.

La venue d’une jeune femme au parquet, qui n’a pas été prise suffisamment au sérieux par Teodore, et que son adjoint identifie comme une alerte réelle sur de possibles violences conjugales et qui envisage de porter plainte contre son supérieur pour « non-assistance » à personne en danger, situe la ville comme un lieu où tensions personnelles et réalité criminelle peuvent s’enchevêtrer en multiples ressorts.

La permanence d’os retrouvés et épurés de la même manière, à différents endroits de la ville, pour à la fois « éparpiller façon puzzle » des morceaux de cadavre et disséminer des preuves et indices, pour mettre police et justice au défi, contribuent aussi à mobiliser  « les petites cellules grises » du procureur, en l’amenant à analyser, avec méthode et minutie, toutes les hypothèses qui l’animent et qui s’interpénètrent.

On retrouve ainsi tous les ingrédients chers à Zygmunt :

  • un procureur au travail inlassable, chercheur de vérité, qui utilise toutes les ressources qui s’offrent à lui, y compris en provenance de techniques jugées peu fiables, comme celles s’attachant à l’explication de comportements complexes,
  • un procureur agacé par les pesanteurs de son administration, comme au faux-semblant, où l’on refuse d’avancer par peur des contraintes et surtout d’affronter les convenances,
  • une équipe judiciaire de travail, en appui parfois du procureur, mais qui le laisse aussi en solitude en ses affrontements et analyses,
  • une capacité mordante à relever les errements du passé historique, les habitudes des territoires ancrés, façonnés avec les années d’occupation et de plomb de la guerre froide et qui, alors qu’une nouvelle liberté s’offrait, s’engouffrent, aujourd’hui, en un conservatisme absolu et sans égard pour la différence.

Le procureur se placera encore plus en première ligne, en ce roman, et vie personnelle et professionnelle s’entremêleront, à satiété, pour à la fois relever un suspense encore plus intrépide et démontrer que tout professionnel judiciaire est livré à ses propres fêlures et ses limites et qu’il reste d’abord un humain, avec des choix, qui ne sont pas toujours affirmés ou qui peuvent être souvent critiqués ou mis en question.

On termine ce fort livre avec trois fortes impressions :

  • l’assurance du talent littéraire de Zygmunt qui allie en permanence roman noir puissant, maîtrisé, avec une volonté ciselée et sans concession de parler de ses contemporains, de leurs lâchetés, insuffisances, non remises en question et fatalismes,
  • la capacité de l’auteur à dresser une situation policière et judiciaire compliquée, avec une aisance majeure, puisée en rencontrant les spécialistes de la police scientifique,
  • et la description, toujours en humour vif, de notre actualité mondiale, par ses soins, placée avec les yeux d’un Polonais, citoyen éclairé, qui illustre en Varmie un condensé des fractures que l’on repère fortement actuellement: repli sur soi, individualisme et incommunicabilité.

Un livre percutant, convaincant, à savourer comme un roman noir de densité, qui tient en haleine et qui pose des questions dérangeantes sur le fonctionnement des institutions publiques, sur le poids de l’histoire et surtout sur les non-dits familiaux ou les secrets enfouis, qui peuvent souvent être préludes à des luttes sans merci et même terrifiantes.

Éric

Blog Débredinages

La rage

Zygmunt Miloszewski

Traduit magistralement du polonais par Kamil Barbarski

Fleuve Noir Éditions

21.90€

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Le Jour des corneilles de Jean-François Beauchemin

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Lectrice et Lecteur, quelle chance ai-je d’avoir comme entremetteur de découverte, mon vénéré ami, Yves, blogueur impénitent et talentueux, que vous pouvez apprécier sur son blog indépassable Lyvres.

Il m’a en effet offert  (merci à lui, comme à son épouse Delphine) un livre magnifique d’un auteur Québécois, que je ne connaissais pas, Jean-François Beauchemin, dont j’entame depuis l’analyse des œuvres complètes, ayant depuis août des liens encore plus particuliers avec La Belle Province, avec mon dernier fils qui y termine ses études, à Montréal, et que je viens de saluer pour les fêtes de l’action de grâce (sorte de journées mixtes entre notre « premier mai » et le thanksgiving Américain).

J’aime le style et particulièrement celui qui se veut différent, incisif, poétique, flamboyant, bref qui s’inscrit dans la petite musique Célinienne, où l’on préfère déclamer que s’exprimer, où l’on désire tonitruer, avec les « tripes sur la table » plutôt que de s’arrêter à raconter simplement une histoire.

Le narrateur s’affiche comme un adolescent, orphelin de mère depuis sa naissance.

On apprendra qu’il répond, comme son père, du nom de Courge, mais cette exclamation n’est affectée que pour les villageois du secteur, puisque Père et Fils vivent en reclus, en extérieur et en pleine forêt, ils n’ont pas d’identité assurée et assumée.

Le jeune vit avec son père, être rustre et difficile, isolé volontaire en forêt, asocial clinquant et qui n’a pu reprendre le chemin de la vie, après la douleur de l’incendie de sa ferme où il perdit ses parents et la mort en couche de sa femme.

Son fils doit lui obéir séance tenante, sinon il sera sévèrement châtié, y compris par l’utilisation de la violence et il devra s’adapter aux conditions de vie extérieure, sans toit et en errance, sinon il lui en coûtera.

Le fils s’isole et retrouve régulièrement le lieu où sa défunte mère a été déposée, ni vraiment une sépulture, ni vraiment un lieu sans référence familiale sacrée et il se confie, par la force des esprits, à celle qu’il n’a pas connue, pour qu’elle lui donne de la force et essaie de l’éclaircir sur le cheminement complexe de son père, taciturne, autarcique, désemparé, hautain, forcément malheureux et le jeune s’interroge pour savoir s’il est ou non aimé !

Le narrateur s’adresse par ellipses aux juges d’un tribunal, car l’on apprendra qu’il se doit d’avouer et de confier son âme, puisqu’il a commis un acte irréparable, même si sa réalité de quasi enfant sauvage doit nécessairement être prise en compte, en son parcours funeste.

Le seul moment de douceur de ce court et intense roman prendra place lorsque le narrateur rencontrera une jeune femme au village, alors qu’il cherche du secours pour son père accidenté en forêt.

Cette jeune femme, il l’a observée avec délicatesse et il ne cessera de l’avoir en représentation inspirée, en tête, ce qui lui permettra de savoir que la vie peut ne pas se résumer à la contrainte, la fatigue, l’obligation de suivre les consignes de son père, sans pouvoir apprécier un quelconque libre arbitre.

Si vous aimez les histoires qui se terminent bien, en un naturalisme de bon aloi, passez votre chemin, ce roman décrit le réel dans toute son acception cruelle et positionne les inhumanités ; il parle des incommunicabilités et de leurs désespérances qui conduisent vers les néants, terreurs et qui froidement peuvent déboucher sur des actes insensés.

Mais ce livre vaut votre détour de lecture car s’il est sans concession, il garde un fond d’optimisme car la justice peut se placer sur les chemins de la transcendance et parce que l’auteur plaide pour une écoute universelle de la différence, pour que nos relations sociales ne fuient pas le regard de celles et ceux qui errent et se sentent oubliés, il suggère que l’on tende la main et pas que l’on tombe dans les jugements de valeur péremptoires pour jauger les autres avec le sentiment de notre supposée supériorité acquise.

Ce livre est surtout un morceau de bravoure du style, avec un Québécois inspiré en langue, et des formules saisissantes, émouvantes, romantiques et délicates.

Malgré les terreurs et les abominations, le narrateur s’exprime posément, avec naturel et tonicité.

Je vous en livre quelques bribes éparses, mais fortement enjouées et qualitatives, messages du narrateur fils au lecteur, parlant de son père: « malgré qu’il fût gorgé d’entendement… Père goûtait une existence coite… ; ses jambes étaient équivalentes de cuissots de rossinant par musclure…, il restait souvent la lippe close,  il ronflait par accalmettes… et me faisait avaler à du tord bedain en m’extrayant du roupil dès l’aube… ».

On croirait lire du Rabelais !

Un livre remarquable par sa densité, sa concision et son écriture qui montre que le Québécois est d’abord une vraie langue et pas qu’un ersatz de francophonie.

Un vrai coup de cœur personnel !

Éric

Blog Débredinages

Le Jour des corneilles

Jean-François Beauchemin

Libretto

Et je reviendrai souvent, pour parler de cet auteur, en ce blog !

Photo du port de Montréal, avec les couleurs automnales, copyright personnel

 

 

 

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