la fille au 22

 

Léa a pensé vivre le parfait amour avec un compagnon pseudo-comédien qui se considère, comme pétri de talent et qui attend le rôle de référence qui lui sera forcément promis…

Et elle se repère plus que déçue, elle s’est donc séparée, alors qu’elle avait tout quitté pour lui : des études potentielles intéressantes comme des projets personnels, oubliés et enfouis, au bénéfice exclusif de celui qui l’avait conquise, totalement égocentré…

Elle a eu une fille avec lui, en a été attendrie, même si leurs relations ne se sont jamais structurées sur le mode du long fleuve tranquille ; sa fille a trouvé « son coquin », elle est partie outre-Atlantique, elle devait s’engager en une dynamique exaltante, mais un terrible accident de la route a obligé son rapatriement et depuis elle est alitée et sa Maman n’imagine plus lui rendre visite en son hôpital où, végétative, elle ne sait plus communiquer avec elle, même avec la force des esprits…

Elle est passionnée de romans noirs, de polars et elle est responsable de ce secteur en une librairie où elle a couvert tous les postes, même les plus subalternes, elle est heureuse de rencontrer les clients et de leur faire partager des coups de cœur ou coups de gueule, même si aujourd’hui elle ne sent plus portée avec les mêmes élans, et qu’elle tourne un peu en rond, en ce lieu qui la pétrifierait même, après tant d’années qu’elle lui a consacré…

Elle pourrait être considérée comme maniaque compulsive car tout doit être rangé pour elle, selon un ordre immuable et immaculé, en la librairie, comme chez elle, où les nécessités de ménage, de rangement, de mise en ordre s’imposent à satiété, car cette pratique contribue à forger ses idéaux de propreté, de pureté, de cohérence, d’assurance d’avoir la maîtrise sur les choses.

Et elle retrouve un jour l’arme ayant appartenu à un père, peu présent mais vénéré, qui faisait certainement partie de ce que l’on appelle « le milieu » et qui est mort des suites de ses activités et de manière violente.

Léa croise régulièrement un clochard, un sans domicile fixe, qu’elle a envie de côtoyer, de connaître, alors que ce dernier, s’il apprécie une générosité non feinte de Léa, ne peut supporter son côté inquisitorial ou sa volonté d’engager une conversation nourrie…

Ce dernier lui apporte cependant une forme de soutien pour qu’elle s’accomplisse, qu’elle se positionne seule, qu’elle décide pour elle et qu’elle s’assume.

Et Léa qui rêve d’aventures, y compris sur le plan intime, décide pêle-mêle de se faire belle, de séduire, de conquérir, de prendre enfin du temps pour elle, en lâchant prise en la librairie et surtout en refusant toute forme de compromission ou de lâcheté, en toute situation.

Si une rencontre, fusse-t-elle de passage, ne s’orienterait pas comme elle l’escompte, avec le respect qui lui est dû, elle est prête à une action décisive, y compris avec l’arme de son paternel…

Je ne connaissais pas l’univers d’Anna-Véronique et je vous invite à vous y plonger sans retenue.

Certes il ne s’embarrasse pas de réserve, d’équilibre, de pondération, mais l’époque se plaçant trop souvent sur des faux-semblants, ce style direct et implacable fait du bien.

Léa a trop vécu de contraintes, de limites, de peines, de méchancetés, de petites ou grandes blessures pour continuer l’acceptation, elle a décidé de dire non, de réfuter et elle peut aller dans le radical.

Pour qui, aujourd’hui, ne comprendrait pas que la qualité de vie au travail, avec la reconnaissance de ce qui est fait au mieux par les acteurs en entreprise, se place comme vertu première pour le vivre ensemble ; pour qui ne comprendrait pas que l’on ne peut accepter que certains décident et organisent quand d’autres appliquent et se taisent ; pour qui ne comprendrait pas qu’à force d’asservir et de mettre en retrait les humanités de certains, la révolte peut poindre et qu’elle peut être très dangereuse, la lecture de ce livre s’avèrera plus que salvatrice.

Car Anna-Véronique écrit en paraboles et en ellipses, elle sait manier un roman noir avec aisance, avec des personnages très ciselés, elle nous invite surtout à réfléchir comme à cerner que la vie nécessite un regard ouvert, et pas un placage organisationnel où certains domineraient et où d’autres seraient sans cesse dominés.

Un livre à méditer et qui se parcourt avec un vif plaisir emplie de force émotive.

Éric, blog Débredinages

 

La fille au 22

Anna-Véronique El Blaze

Éditions Cherche Midi

16€