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débredinages – "s'enrichir par la différence !"

Mois

septembre 2016

Le héros discret de Mario Vargas Llosa

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Attention ce livre ne vous lâchera pas, quand vous l’aurez en main, et il vous tiendra en haleine, pendant les 500 pages qui le composent.

Felicito Yanaqué, fils d’un père rude mais aimant, qui a travaillé intensément pour lui permettre une éducation appropriée et qui l’a élevé seul, car la Maman est vite partie trouver fortune de cœur ailleurs…, se remémore souvent le principe qui lui a été inculqué : « ne baisse jamais la tête et tiens tes convictions en permanence, ne courbe jamais l’échine face aux puissants ».

Quand un « corbeau » lui fait passer des messages directs sur la nécessité de payer une dîme pour préserver l’intégrité de son entreprise de transports, il décide tout de suite de ne pas céder et de contacter la police locale, même s’il n’est pas certain de l’honnêteté scrupuleuse de ses agents.

Felicito vit avec une femme qu’il n’a pas choisie et qui lui a dit attendre un enfant de lui un jour…, sans qu’il sache si cette réalité était exacte, car en tant que fille de la maîtresse de la pension où il vivait alors, il était de notoriété commune que la dame patronnesse de la pension vendait sa fille comme compagne des clients pour arrondir les fins de mois…

Il a deux fils, le dernier lui ressemblant plus que le premier…, qui travaillent tous deux en son entreprise de transport, qu’il a bâtie de ses mains et qui constitue sa fierté.

Il est donc hors de question que cette même fierté soit entachée, en cédant à un odieux chantage, même s’il apprend que ses concurrents sont habitués à payer leur contribution, pour éviter tout problème…

Ismael, patron d’une compagnie d’assurance, décide de se marier avec sa femme de ménage, après plusieurs années de veuvage, et il demande à son collaborateur et ami, Rigoberto, d’être son témoin, car il veut que sa fortune ne soit pas exclusivement héritée par ses fils, qui un jour qu’il était alité et inconscient, ont clairement souhaité sa mort et montré qu’ils ne lui portaient aucune affection.

Ismael part en voyage de noces, se marie en catimini, et ses fils n’hésitent pas à rencontrer Rigoberto, en lui promettant des contraintes fortes s’il ne soutient pas que leur père a agi, par incohérence mentale, ce que clairement par fidélité en amitié Rigoberto n’acceptera jamais, même si cette position peut lui coûter, à lui comme aux siens.

Ces deux histoires qui n’ont pas vocation à se croiser et se rencontrer forment cependant un socle qui parle de la réalité du Pérou actuel, où la modernité économique s’accompagne de réseaux peu scrupuleux destinés à seulement s’auto-enrichir, où justice et police tentent de faire face aux corruptions et pots de vin fréquents et légion, où la présence du religieux et du sacré comme de la méditation Andine ont, depuis longtemps, cédé le pas aux cultes des individualismes et des réussites médiatisées.

Vous croiserez Mabel, la seule femme aimée par Felicito et qu’il entretient autant par amour que par nécessité physique…, Adelaida, la confidente de Felicito, qui sait lire l’avenir et prévenir de ce qui peut arriver et qui sert une si bonne eau fraîche quand la chaleur s’installe… et vous repérerez qui se cache derrière Don Edilberto Torres, personnage à mi-chemin entre fantôme des temps modernes et génie des astres, que le fils de Rigoberto se trouve seul à voir clairement, avec lequel il entretient une communication régulière, au grand supplice de ses parents qui imaginent une maladie mentale potentielle…

Mario Vargas Llosa se place d’abord comme un vrai conteur, un narrateur d’histoire inspiré.

Il parle sans concession, mais aussi avec enthousiasme de son Pérou contemporain qui s’intègre dans des évolutions positives économiques, mais au bénéfice souvent de castes et qui oublie ses traditions de partage comme de rencontres.

Il combine les liens entre ces personnages et le verdict final est ciselé avec émotion et force, hommage à l’optimisme et à la vertu des élégances et des solidarités.

Il n’est pas dupe des faux-semblants et nous laisse nous fixer une réflexion sur l’avenir des finances, qui peut apporter un mieux-être à un pays en développement mais qui peut aussi asseoir des privilèges aux mains de ceux qui associent pouvoir, corps constitués confisqués et violences.

Un livre qui nous rapproche de la phrase de Céline rude et prémonitoire, souvent malheureusement exacte : « les gens se vengeront toujours de ceux qui cherchent à les aider » et qui sacrifieront leurs dignités pour leur nom, en lettre dorée, pour s’installer seuls en de nouvelles aventures économiques, constituant de nouveaux privilégiés.

Et pourtant que j’aimerai retourner à Lima ou découvrir Piura, sacralisée en cet opus.

Éric

Blog Débredinages

Mario Vargas Llosa

Le héros discret

Collection « du monde entier »

Nrf Gallimard

Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès

23,90€

Photo de l’auteur : le figaro.fr en copyright

 

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La fille au 22 d’Anna-Véronique El Baze

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Léa a pensé vivre le parfait amour avec un compagnon pseudo-comédien qui se considère, comme pétri de talent et qui attend le rôle de référence qui lui sera forcément promis…

Et elle se repère plus que déçue, elle s’est donc séparée, alors qu’elle avait tout quitté pour lui : des études potentielles intéressantes comme des projets personnels, oubliés et enfouis, au bénéfice exclusif de celui qui l’avait conquise, totalement égocentré…

Elle a eu une fille avec lui, en a été attendrie, même si leurs relations ne se sont jamais structurées sur le mode du long fleuve tranquille ; sa fille a trouvé « son coquin », elle est partie outre-Atlantique, elle devait s’engager en une dynamique exaltante, mais un terrible accident de la route a obligé son rapatriement et depuis elle est alitée et sa Maman n’imagine plus lui rendre visite en son hôpital où, végétative, elle ne sait plus communiquer avec elle, même avec la force des esprits…

Elle est passionnée de romans noirs, de polars et elle est responsable de ce secteur en une librairie où elle a couvert tous les postes, même les plus subalternes, elle est heureuse de rencontrer les clients et de leur faire partager des coups de cœur ou coups de gueule, même si aujourd’hui elle ne sent plus portée avec les mêmes élans, et qu’elle tourne un peu en rond, en ce lieu qui la pétrifierait même, après tant d’années qu’elle lui a consacré…

Elle pourrait être considérée comme maniaque compulsive car tout doit être rangé pour elle, selon un ordre immuable et immaculé, en la librairie, comme chez elle, où les nécessités de ménage, de rangement, de mise en ordre s’imposent à satiété, car cette pratique contribue à forger ses idéaux de propreté, de pureté, de cohérence, d’assurance d’avoir la maîtrise sur les choses.

Et elle retrouve un jour l’arme ayant appartenu à un père, peu présent mais vénéré, qui faisait certainement partie de ce que l’on appelle « le milieu » et qui est mort des suites de ses activités et de manière violente.

Léa croise régulièrement un clochard, un sans domicile fixe, qu’elle a envie de côtoyer, de connaître, alors que ce dernier, s’il apprécie une générosité non feinte de Léa, ne peut supporter son côté inquisitorial ou sa volonté d’engager une conversation nourrie…

Ce dernier lui apporte cependant une forme de soutien pour qu’elle s’accomplisse, qu’elle se positionne seule, qu’elle décide pour elle et qu’elle s’assume.

Et Léa qui rêve d’aventures, y compris sur le plan intime, décide pêle-mêle de se faire belle, de séduire, de conquérir, de prendre enfin du temps pour elle, en lâchant prise en la librairie et surtout en refusant toute forme de compromission ou de lâcheté, en toute situation.

Si une rencontre, fusse-t-elle de passage, ne s’orienterait pas comme elle l’escompte, avec le respect qui lui est dû, elle est prête à une action décisive, y compris avec l’arme de son paternel…

Je ne connaissais pas l’univers d’Anna-Véronique et je vous invite à vous y plonger sans retenue.

Certes il ne s’embarrasse pas de réserve, d’équilibre, de pondération, mais l’époque se plaçant trop souvent sur des faux-semblants, ce style direct et implacable fait du bien.

Léa a trop vécu de contraintes, de limites, de peines, de méchancetés, de petites ou grandes blessures pour continuer l’acceptation, elle a décidé de dire non, de réfuter et elle peut aller dans le radical.

Pour qui, aujourd’hui, ne comprendrait pas que la qualité de vie au travail, avec la reconnaissance de ce qui est fait au mieux par les acteurs en entreprise, se place comme vertu première pour le vivre ensemble ; pour qui ne comprendrait pas que l’on ne peut accepter que certains décident et organisent quand d’autres appliquent et se taisent ; pour qui ne comprendrait pas qu’à force d’asservir et de mettre en retrait les humanités de certains, la révolte peut poindre et qu’elle peut être très dangereuse, la lecture de ce livre s’avèrera plus que salvatrice.

Car Anna-Véronique écrit en paraboles et en ellipses, elle sait manier un roman noir avec aisance, avec des personnages très ciselés, elle nous invite surtout à réfléchir comme à cerner que la vie nécessite un regard ouvert, et pas un placage organisationnel où certains domineraient et où d’autres seraient sans cesse dominés.

Un livre à méditer et qui se parcourt avec un vif plaisir emplie de force émotive.

Éric, blog Débredinages

 

La fille au 22

Anna-Véronique El Blaze

Éditions Cherche Midi

16€

 

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