TE QUIERO

Une fois votre lecture achevée, Amie et Ami, vous ne pourrez plus observer la littérature de la même façon, car vous aurez eu le bonheur insigne de découvrir un texte enivrant, originel et original, et associant de l’humeur et de l’humour, du décalage, de la sensibilité, une réflexion sociétale acérée, et qui vous transportera en des rivages insoupçonnés, auxquels seule l’écriture mobilisée, avec « les tripes sur la table », selon la formule consacrée de Céline, peut vous conduire et vous pénétrer.

Bonnie et Clyde vivent à Buenos Aires.

Je vous repère, d’ores et déjà, en train de susurrer le refrain de la célébrissime chanson de Gainsbourg, interprétée par le Grand Serge lui-même, et Brigitte Bardot, à l’époque de sa flamboyance – bien oubliée en nos réalités contemporaines, pauvre fille… -, ou de retrouver le film éponyme avec Faye Dunaway et Warren Betty, sur les traces de ceux qui sont bien obligés « de faire taire ceux qui se mettent à gueuler »…

Le couple Parker-Barrow revit, pour partie, en ce livre absolument indispensable, et coup de cœur personnel de mes lectures sur 2016 !

Ils aiment commander des pizzas moitié provolone, moitié épinard et boivent des bières Quilmes : si le diable se niche dans les détails, ce roman rengorge de faits, tous fondamentaux pour le déroulement de l’intrigue, même si les informations parsemées peuvent parfois sembler insolites, inconséquentes ou futiles…

Il est en effet totalement indispensable de savoir qu’après avoir savouré une petite mousse, on ressent l’envie de monter à cheval…

Bonnie travaille en un pressing, où on lui montre régulièrement des photos d’échographie et quand elle a envie d’intimité avec Clyde, il est nécessaire et irrépressible de voler un collier en diamants, en amont…

Ils n’imaginent pas une vie sans passion dévorante permanente et ils feraient leur cette citation d’Oscar Wilde qui a déclamé « qu’il valait mieux avoir brûlé sa jeunesse que de ne pas en avoir vécue du tout » et Clyde poursuit en « disant qu’il a plus peur d’exister que de mourir »…

Bonnie et Clyde s’envoient des messages en permanence, aux contenus insolites, où sont évoquées pêle-mêle des envies de faim, qui iraient jusqu’à envisager de grignoter un des deux pieds à leur disposition individuelle, ou de parler du chat Deschanel, assez loufoque et dont le nom – qui sait – aurait peut-être à voir avec le Président de la République Française du début des années vingt, considéré comme un vrai agité et dont je pourrais vous compter, si vous insistez, en commentaire, la fameuse nuit noctambule, en la gare de Saint-Germain des Fossés, à dix kilomètres de mon lieu natal…

Mais je m’égare, sans calembours saugrenus, et je reviens au livre, à l’essentiel !

On se balade à Buenos Aires, avec des réminiscences aux œuvres de Thomas Mann (rappelez vous « Mort à Venise » de Visconti sur les traces de l’auteur…), de Faulkner, que je relis en permanence et que je suivrai, un jour, en remontant le Mississippi, comme je l’ai fait entre Santiago et Valparaiso, sur les traces de Neruda, et de Stendhal, dont le récit de Fabrice Del Dongo, sur le champ de bataille de Waterloo, dans « La Chartreuse de Parme » continue à m’émouvoir, comme une incantation de la perfection stylisée.

Ensuite nos deux héros ont envie de libérer un lièvre de Patagonie du zoo, mais Bonnie ne doit pas oublier qu’elle a un TP de stylisme à remettre dans le cadre de son diplôme, puis Clyde retourne saluer Gros Marxxx, qui travaille en une librairie, car Clyde envisage d’écrire une nouvelle qu’il repère à la fois surréelle, mais aussi très ancrée dans la réalité actuelle où jeux vidéos, références de marques et développements systématisés d’application n’en finissent pas de fleurir.

Il se voit bien engendrer une œuvre, en intégrant une mixité de ces différentes substances qu’il possède en lui et qui s’agrippent en sa réflexion, lui qui reste étudiant en littérature et qui aimerait composer et structurer un récit, en écoutant les conseils de Moe, son tuteur.

Et rien ne vaut d’en parler autour d’un bon maté (là aussi en commentaire, s vous voulez que je vous narre, amie et ami, ma dégustation, en transe, d’un maté de coca à Chivay, au Pérou, en 2004, je suis à votre disposition…) puis Clyde retourne chez lui « en se masturbant deux fois », ce qui représente un vrai signe de santé, et « puis vomit avant d’aller se coucher », ce qui était préconisé pour bien dormir par les Trissotin du XVIIème siècle, que l’on peut ne pas croire…

Puis un individu semble suivre Clyde, avec sa chèche autour du cou, son blouson et son « jean », mais il est vite rattrapé par un rêve qui l’amène sur les rivages d’un lac « alors que certains pères voulaient sauver leurs filles de la noyade » ou par une envie d’aller « voir la mer », malgré une douleur récurrente à l’oreille qui devient de plus en plus insistante et pénible…

Ce livre ne peut se résumer, se synthétiser, il est unique et il vous faut le lire, le relire, en contemplation, en extase, en réflexion, en prenant des notes, et vous comprendrez qu’écrire nécessite de faire corps à son époque, de la dépiauter pour mieux la disséquer, pour aussi chercher à la comprendre et tenter de l’améliorer.

En ce sens la profusion, dans le récit, de références de marques, d’applications informatisées montrent bien notre abrutissement face à l’immédiateté de l’instantané et notre besoin de poésie comme d’échappatoire.

J’ai lu ce livre, comme je relis Rimbaud, en ne comprenant pas tout, mais en me disant que ce n’est pas grave, puis en trouvant des explications différentes d’une lecture à l’autre sur certains passages, sans savoir si je suis dans le vrai, mais en étant assuré que je rencontre une tonalité inspirante et une vraie beauté.

Et si je vous dis que l’histoire se prolonge, en bord de mer, avec crustacés, colombes et faucons, vous ne pouvez qu’être aiguisés par une curiosité insatiable et la volonté de réserver ce livre, toute séance tenante, chez votre libraire.

La postface de Leandro Avalos Blacha précisant que le nom de l’auteur, âgé d’une petite quarantaine, renverrait à Salinger, entretient une dose encore plus forte d’appétence pour découvrir ce livre, totalement différent, et à l’univers surfant entre tableaux de Dali et de Bacon.

Eric, blog Débredinages

Te quiero

J.P. Zooey

Traduit de l’espagnol (Argentine), avec maestria, par Margot Nguyen Béraud, bravo à elle !

Postface de Leandro Avalos Blacha

Asphalte Éditions

15 €